Y a-t-il quelque chose qui vous « démange » ? (Juste une expérience personnelle)

Si tout et n’importe quoi peut être prétexte à réagir (à déplorer, à s’indigner, à se lamenter, à imposer son point de vue, etc.), les mêmes circonstances peuvent se faire occasion d’observation, de conscientisation, de détachement (désidentification), de présence, de libération… J’ai bien pu de temps à autre déplorer le vécu dont je vais témoigner dans ces pages, mais j’aurais pu le déplorer bien davantage si l’une de mes postures conditionnées n’avait pas été une forme de négligence ou de déni. Quoi qu’il en soit, puisque je m’y suis arrêté comme jamais, je fais ici le partage de ce qui en est déjà résulté.

Un matin de la fin du mois dernier (juin 2018), alors que je m’apprête à écouter l’une de ces conférences sur la non-dualité, avec l’intérêt ou l’enthousiasme habituel, me voici une fois de plus pris par une « crise » de démangeaisons. L’expérience est très familière, mais à ce moment-là, je ne sais toujours pas qu’entre ma démangeaison physique soudaine et mon envie « irrésistible » de faire une chose ou une autre, il n’y a pas de différence. Je ne sais pas encore que la première reflète la seconde, que la première est fait un avec la seconde. Et à ce moment-là, l’aspect ou le fonctionnement « désir » ne peut pas m’apparaître puisque je peux le satisfaire, suis censé pouvoir le satisfaire. Autrement dit, je ne suis pas grossièrement dans le désir, dans l’attente, mais je suis juste disposé à apprécier ce qui s’offre à moi (ce qui est accessible).

Je sais bien sûr, depuis des lustres, que l’on peut fréquemment s’en prendre à des effets sans jamais s’intéresser aux causes, alors que celles-ci sont toujours en nous, mais les causes ne sautent pas toujours aux yeux, d’autant moins si l’on n’y est pas ouvert, si l’on ne veut surtout pas voir, pas savoir, ou plus simplement, si l’on ne s’y arrête pas. Ce que j’appelle « cause » est une histoire dont les effets en sont une manifestation visible, tangible. En d’autres termes, causes et effets sont une seule et même chose…

En l’occurrence, pris tellement souvent par des démangeaisons physiques, j’aurais déjà pu me demander ce qui pouvait bien me « démanger » tant par ailleurs. Ayant il y a longtemps été interpellé par la double acception du mot prurit, « démangeaison et désir », j’aurais pu me rendre compte que je n’avais pas eu besoin du corps pour être toujours dans la démangeaison. Si le corps finit par nous démanger, il y a par ailleurs, psychiquement, quelque chose qui nous démange ou qui nous irrite.

• « Mais qu’est-ce qui te démange tant ? », demande-t-on parfois ! Eh oui, bien des fois, ça nous démange vraiment de dire, de répondre, de faire… On dit aussi « la langue lui démange ! »
• « …Le vieux, pris d’une démangeaison de parler qui vide parfois le cœur des gens solitaires, continua : — Ah ! si ma garce de femme… » (Émile Zola). Toute démangeaison est précédée d’un contexte approprié.
« La démangeaison de parler fait commettre des imprudences » (Élisabeth de Bagréef-Spéranski). Il est bon de le savoir ou de se le rappeler.
« …On n’imagine pas à quel point je me vide de moi-même en abordant les autres, cela me permet de les écouter sans lassitude et comme la plupart éprouvent la démangeaison de parler inlassablement de leur personne, se plaignant, s’épanchant, se vantant, s’exhalant, s’approuvant et se contemplant, j’ouvre à leur complaisance une carrière sans limites. » (Albert Caraco). Comme c’est bien vu !

Comme ce fut le cas ce matin-là, pour satisfaire au grattage, le nez seul, rien que le nez peut être la zone urticante ou la cible de mon irritation. Ne parvenant pas à le curer de façon satisfaisante (sans soulagement), il m’est arrivé dans le passé de le faire saigner. Mais ce matin-là, je me rendis compte pour la première fois – avant d’autres prises de conscience – que c’était là le nez qui me démangeait, qui me dérangeait, comme à d’autres moments plus nombreux bien d’autres parties du corps : les oreilles, souvent le haut du dos, les épaules, les bras et les jambes. Et je décidai enfin d’accorder toute mon attention à ces démangeaisons physiques que je subis (me fais subir) depuis près de trente ans d’une façon plus ou moins « violente ». « On a de ces problèmes ! »

• Il n’est pas évident de se libérer de son malaise général (résiduel), ni même de le reconnaître, parce qu’on l’a toujours vécu comme seconde nature, parce que l’on a toujours fait avec.
• À ne pas être présent à ce qui est, à ne pas l’être sciemment et de façon vigilante, de quoi ne se prive-t-on pas ? C’est énorme !
• On ne peut pas intentionnellement et sur-le-champ modifier ses ressentis ou postures (intérieures) réactionnelles, mais on a bel et bien ce pouvoir quand il s’agit de comportements extériorisés reconnus…

En 2001, j’ai fait pendant trois mois une urticaire géante (24/24h). Je passais des heures dans le bain, là seul où je n’éprouvais plus les démangeaisons. C’est depuis cette expérience que sont régulièrement apparus des petits boutons (différents de l’urticaire) qui se mettaient à saigner dès que je les grattais. J’ai fait avec, sans vraiment m’en occuper, même s’il m’est arrivé de consulter, en vain, mais j’étais tout de même obligé de considérer la chose de temps en temps, sinon de l’éprouver autrement : sur toute la période concernée, j’ai dû jeter une trentaine de maillots de corps et t-shirts, tachés de sang. Je n’ai jamais manqué de chiffons !

Alors, ce matin de juin, j’ai décidé comme jamais de m’occuper « observationnellement » de cette situation « urticante et sanglante ». Cette fois, je n’allais pas exclusivement explorer les ressentis et causes métaphysiques profondes (ce qui est si souvent précieux et efficace), mais j’allais d’abord regarder ce qui se passait pratiquement, concrètement. Il allait me suffire d’attendre la prochaine démangeaison, sachant bien qu’elle ne tarderait pas. Elle n’a pas tardé, en effet, et elle m’a immédiatement montré ce que j’aurais pu voir depuis longtemps et que ne cessent de me confirmer les quelques semaines qui me séparent désormais de cette expérience libératrice.

La démangeaison ordinaire qui surgit est d’un effet négligeable, complètement inoffensif. Je la gratte machinalement – pour diverses raisons – et elle devient alors une sorte de feu que je tente d’éteindre. C’est bien sûr un « feu » profond et il faut creuser, gratter et gratter encore ! Certainement dans de nombreux cas et sans nul doute dans les miens, on éprouve le besoin irrépressible de se gratter du seul fait de se gratter par habitude et, au départ, sans réel besoin (sans besoin irrésistible). Or, quand on voit vraiment une chose, la voit vraiment, vraiment, on ne peut qu’en tenir compte, sans efforts !

Et voir quoi que ce soit dont on tient compte permet toujours d’en voir d’autres. J’ai observé depuis que les démangeaisons (anodines) surgissent notamment quand je me rends disponible, en ma faveur, quand je suis à l’écoute et dans l’appréciation. Or, il y a mieux (ou pire) : comme ma disposition nouvelle à regarder le phénomène « démangeaisons » me rend encore plus présent à ce qui est, j’ai vu, non seulement que ma main avait tendance à s’emparer de la première démangeaison qui apparaissait, mais encore d’en chercher une, d’en provoquer une quand il n’y en avait pas. Ce n’était pas difficile d’en trouver puisqu’il restait toujours au minimum une trace d’une ancienne « écorchure ». Le grattage l’attisait alors et je pouvais y « croire », la déplorer « allègrement ».

Ce phénomène spécifique que j’évoque là en illustre un autre, beaucoup moins bénin celui-ci : de même que l’on fait d’une démangeaison tout juste perceptible – ou la provoque – une blessure que l’on ne laisse pas guérir avant longtemps, inconsciemment, on fait de tout et de rien un problème et quand il n’y a rien, on en cherche un. Oui, on fait un problème de toute chose et l’on va même jusqu’à en inventer. Se rendre compte de ce phénomène psychique est une percée remarquable, sous réserve que l’on n’en profite pas pour « se taper sur la tête », pour se le reprocher ! Mais revenons au prurit (désir et démangeaison).

Il y a bien longtemps que j’ai vu que « l’objet » de notre désir, de notre envie, de notre espoir, de notre fantasme, de notre exigence, de notre revendication (selon conditionnement) n’était pas signifiant, ni ne constituait le problème. Le point problématique est le seul ressenti « désir, envie, espoir… », lequel n’est pas reconnu en tant que tel, et c’est le vouloir qui cause l’attente et la frustration. J’en parle dans de nombreuses chroniques… En revanche, je n’avais pas vu que ce vieux schéma problématique pouvait encore se manifester quand on est en situation de faire ou de vivre ce que l’on aime, y compris quand il ne s’agit pas d’une compensation.

Oh, certes, l’aspect compensateur peut se nicher partout, mais dès lors que l’on peut être pris par le vouloir, il y a en nous du « c’est impossible », du « c’est interdit », du « ça n’est pas pour moi », du « je n’y ai pas droit » ou du « il faut absolument que je l’aie » ! Ainsi, le vieux programme ne peut que se rappeler à nous quand on est enfin en situation de vivre ce qui nous tient à cœur… Rien n’est exprimé aussi clairement, bien sûr, d’autant moins que nous résistons à voir, à sentir, mais parlent notre corps et mêmes toutes nos conditions de vie. Ça ne parle pas, ça crie !

D’une certaine manière et à un certain degré, nous sommes tous concernés par le vouloir, par du vouloir obsessionnel, ce que même la sémantique appelle « prurit », et en témoigne entre autres l’impatience ou l’insatisfaction que nous pouvons éprouver. Il est bien des choses qui nous « démangent » à bien des moments. Il semble aussi qu’en témoignent certaines affections physiques (kystes, abcès, exéma, autres problèmes de peau…). Nous pouvons observer aussi que le vouloir (compulsionnel) a pour effet de nous faire mal de l’intérieur, de nous faire mal nous-mêmes.

Le positionnement opposé qu’est le refus, la résistance, le non-vouloir pourrait davantage contribuer au fait de se faire mal de l’extérieur (accidents de tous ordres, gros et petits…). Quand on se pique, se pince, se coupe, se brûle, se cogne…, on devrait pouvoir bien des fois vérifier qu’au moment de l’épisode blessant, on résistait à ce que l’on faisait et/ou à ce à quoi l’on était en train de penser. La culpabilité y est aussi directement représentée.

Avec le vouloir, de façon maladroite, illusoire, inconsciente, on tente d’abattre des murs séparateurs, de dissiper l’impression de séparation. Avec le refus, la résistance, le non-vouloir, on érige des murs, renforce l’impression de séparation. Pour ce que nous sommes en essence, aucune séparation n’est possible, mais nous ignorons notre essence et nos diverses postures séparatrices. Ce n’est pas le sujet du jour, mais notons au passage que les problèmes de peau témoignent essentiellement d’une problématique de séparation (séparation crainte, endurée, évitée, rappelée…).

J’avais 17 ans quand j’ai fait une première crise d’urticaire, me réveillant le matin (pendant plusieurs semaines) avec des gros boutons urticants qui disparaissaient au bout de deux heures et que je n’ai donc pas pu montrer au médecin consulté. La même chose s’est reproduite dans les mêmes conditions alors que j’avais 24 ans. Je trouvai le médecin le plus proche de chez moi qui me déclara : « Vous avez la galle et vous faites une allergie à la galle ».

Malgré son traitement draconien, renouvelé, la situation était la même trois semaines après. Je consultai un autre médecin qui me dit : « Je suis vieux, j’ai fait la guerre. J’ai vu ce qu’était la galle et vous ne l’avez pas, ni ne l’avez eue. La galle fait des galeries sous la peau qui restent longtemps visibles… Mais laissons cela et parlez-moi plutôt de ce que vous vivez en ce moment, de ce qui se passe pour vous dans votre vie ». Il me laissa partir sans aucune prescription. Cela me convint car déjà à l’époque, je n’étais pas enclin à prendre des médicaments.

Je ne me rappelle pas ce que j’ai répondu à ce dernier médecin, mais j’ai été émerveillé en me réveillant le lendemain matin sans aucun bouton. (La crise d’urticaire suivante – les trois mois – s’est produite 24 ans plus tard). Avec ce médecin « original », ce fut ma première leçon en psychosomatique ou en métaphysique. J’ignorais alors que 15 ans après cette expérience, j’aiderais les gens en demande à conscientiser ce qui se cache derrière leurs malaises, maladies et autres contrariétés, les problèmes de tous ordres…

Ici, point relativement nouveau pour moi, je veux relever le fait, non seulement que notre corps et nos conditions de vie nous parlent, mais que nous pouvons aussi parfois découvrir comment nous nous débrouillons pratiquement pour nous faire vivre ce que nous endurons, ce que nous croyons subir. L’expérience me manque pour l’instant, mais je n’exclus pas, qu’en nous nous rendons compte de nos fonctionnements, de nos comportements, que nous puissions ensuite plus aisément éclairer ce qui s’y cache (en termes de réactions, peurs, croyances, besoins non considérés, etc.). J’y reviendrai assurément.

Je ne me gratte plus ou je ne me fais plus saigner ; je n’ai plus de « plaies » sur le corps. Or, je surprends souvent ma main qui cherche à gratter. S’il y a effectivement une démangeaison (non pas toujours), je me contente de la toucher, comme de la caresser, et tout va bien. Outre l’habitude, même si la chose est subtile, je peux sentir aussi certaines fonctions du geste : rechercher une contenance, éviter quelque chose dans l’instant, manifester de l’impatience ou même du mécontentement, etc. L’épanouissement résulte aussi de la disposition à s’observer sans complaisance ni jugement.

Alors, tout le monde n’est pas concerné par le « grattage intempestif » même si je ne m’imagine pas être seul à fonctionner ou à avoir fonctionné comme ça, mais il se peut que beaucoup d’entre vous trouvent des comportements similaires ou puissent se rendre compte de quelle manière ils participent directement à ce qu’ils ne font ordinairement que déplorer ou à ce dont (comme moi) ils ne prêtent même pas attention.

Je me rappelle une personne qui m’avait confié avoir toujours la langue et les joues blessées, parce qu’elle ne pouvait pas s’empêcher de se mordre en certaines circonstances. Cela m’est d’ailleurs arrivé aussi, de façon exceptionnelle et tout à fait involontaire (notamment en dormant). Et les gens qui se rongent les ongles, qui se mangent la peau autour des ongles, ceux qui s’arrachent les cheveux ou se mutilent plus gravement encore…

De mille manières, on se fait mal, se fait du mal, comme en ignorant la réalité, comme en accusant le monde par projection de sa propre culpabilité le plus souvent irrationnelle, et je suis amené à l’évoquer souvent. Or, on peut donc découvrir aussi des façons pratiques et manifestes de se nuire, de se blesser soi-même. Et le langage populaire en témoigne de façon très nette. « Se ronger les sangs » veut dire « se faire du souci », mais dans les deux cas, on annonce clairement que l’on s’en prend à soi-même (on se le fait).

Il ne sert ou ne servirait à rien de se reprocher ses comportements habituels autodestructeurs, mais les ignorer, faire comme s’ils n’existaient pas, c’est au bout du compte se priver d’une solution, d’une guérison ou d’une transformation. De façon directe ou métaphorique, comme je viens de le relever, le langage populaire évoque magnifiquement la tendance à se faire du mal, à soi-même, à se faire du tort : se taper la tête contre les murs ; se mettre la rate au court-bouillon ; s’arracher les cheveux (être désespéré) ; l’anorexie ou la boulimie ; l’automutilation… Sans doute pourrait-on trouver bien d’autres exemples.

Quelques personnes m’ont dit se découvrir parfois une blessure sur le corps sans pouvoir se rappeler comment elles se l’étaient faite. Si l’on n’est pas toujours sciemment conscient de ce qui nous arrive sur le plan physique, ni de ce que l’on se fait directement, comment s’étonner de ne pas reconnaître d’emblée nos vieux schémas psychiques conditionnés, nos postures malencontreuses ? Si vous vous disposez à voir désormais ce que vous n’avez pas vu jusque-là, vous irez de découverte en découverte. Une question « simple » peut représenter un point de départ utile : « Qu’ai-je déjà observé de mes fonctionnements, comportements, réactions, ressentis… ? »

Rappelez-vous que ce qui voit, ce qui reconnaît, ce qui est sciemment conscient, n’est aucunement affecté par ce qui est vu. Rappelez-vous que ce que vous reconnaissez, quoi que ce soit, est aussi, simultanément, ce dont vous vous libérez. Rappelez-vous que ce que vous voyez, découvrez, est toujours limité et que ce que vous êtes ne l’est pas. Rappelez-vous qui vous êtes ou que vous n’êtes pas ce pour quoi ou pour qui vous vous prenez, que vous êtes tellement plus, tellement mieux !… Vous êtes conscience, pure conscience ; vous êtes présence, présence rayonnante ; vous êtes paix et amour !…


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