Une expérience révélatrice, toutes le sont (toute leçon) !

La période très estivale semble me souffler une chronique plus légère ou sinon différente. Quoi qu’il en soit, s’agissant de rédaction, je fais toujours avec ce qui me vient et alors que le premier juillet arrive à grands pas, temps de la nouvelle chronique, rien d’autre que ce que je m’apprête à faire partager ici ne retient mon attention. Je ne sais pas si ce petit bavardage tranquille représentera un intérêt pour quelques lecteurs ! Vous pourriez trouver davantage intérêt à lire ou relire les chroniques précédentes. Faites ce qui vous convient, ce qui vous attire.

« On pourrait semer du gazon dans ton jardin, mais ce serait bien qu’il soit d’abord bêché, complètement retourné. C’est un travail « colossal », mais tu peux le faire ! » L’année dernière, quand mon ami Roger me fit cette déclaration, très amicale, pendant un instant, je n’en revins pas ! Oh, je me rappelais bien avoir manipulé une bêche avant de perdre la vue à 10 ans et demi, vivant alors à la campagne, mais l’idée qu’il pût être possible pour un aveugle de retourner 250 m/2 de terre ne m’avait jamais effleuré l’esprit ! À mon grand étonnement, la tâche fut accomplie en huit jours, avec joie. Je fus surtout content de découvrir une possibilité que jamais, je n’avais même envisagée !

J’aimais bien que Roger se permette la proposition, qu’il fasse mieux que ne pas conclure hâtivement que l’on ne pourrait pas faire ceci ou cela en ayant un handicap, à savoir qu’il devine ce qui est réalisable. Roger perçoit ce que l’on peut accomplir, ce que chacun peut faire, y compris en soupçonnant et apportant les aides adaptées (plus particulièrement pour l’exemple ci-après). Il n’est pas nécessaire d’avoir un handicap physique pour ignorer longtemps bien des choses accessibles, réalisables, alors que l’on reste positionné comme si elles n’étaient pas concevables. C’est dire qu’en maintes circonstances, nous pouvons nous priver de solutions, de possibilités, voire de facilités.

Pour avoir eu à l’endurer dès le début de mon existence, je suis resté longtemps inconscient du regard spécifique que la plupart des gens posent sur toute personne ayant un handicap physique visible. C’est un regard empreint de peur, de gêne, de pitié, de dédain ou même d’un sentiment de supériorité. Or, ce regard-là représente en soi un autre handicap, non visible celui-là, ou il est l’expression d’un handicap psychique insoupçonné. Penser ce que l’on pense, penser comme on pense, c’est très invalidant, très handicapant ! L’ignorer ou le taire est préjudiciable.

Il n’y a rien d’extraordinaire à faire ce que l’on peut faire, chacun à sa mesure, mais ce qui m’émerveille toujours et qui motive ce partage inhabituel est notamment la découverte du possible, de l’accès à un potentiel que l’on ne soupçonne pas, auquel on pourrait même ne pas croire. Or, si l’on peut se tromper quant à ses capacités physiques, il est évident que l’on se fourvoie plus encore quand il s’agit de ses dispositions psychiques et intellectuelles… Pour éviter un éventuel égarement malencontreux, précisons d’emblée qu’il y aurait d’autant moins à se glorifier de ses capacités « exceptionnelles » si l’on était identifié à quelqu’un qui n’a besoin de personne ! Que ne ferait-on pas pour (se) prouver que l’on n’a besoin de personne ? Une telle identification peut être vôtre si vous avez enduré vos épreuves dans l’isolement dès le début de votre existence…

Il y a également un an, j’ai accepté que soit abattu le sapin de quinze mètres qui trônait dans mon jardin. Des amis devaient retirer la souche et les racines, mais les circonstances en ont décidé autrement et la chose restait à faire. Il y a dix jours, Roger évoqua la souche et les racines du sapin alors que nous faisions un barbecue entre plusieurs autres amis. « Eh bien, je vais le faire ! », me suis-je entendu dire. « Oui, je me lance ce défi », ai-je ajouté ensuite en souriant. À cet instant, je tenais simplement compte d’un élan soudain, mais j’ignorais en vérité si la chose allait ou non être possible. Qu’importe, j’allais me lancer ! On verrait bien ce qui se passe !

Dès le lendemain, je me mis au travail, bêchant le long des grosses racines apparentes, des « troncs d’arbre » et tout autour de la souche. Outre les enchevêtrements des plus petites racines partant des grosses, le bêchage était pénible, parce que le sol cachait des tas de gravats. Seules les premières heures furent difficiles, le temps de m’adapter, et j’ai fini par accomplir l’essentiel du travail, assis par terre, utilisant un piolet, une petite pelle à manche court (apportés par Roger) et deux vieilles casseroles pour évacuer la terre et les pierres. Cela m’a pris toute une semaine.

Le premier jour, alors que j’avais creusé les tranchées le long des deux plus grosses racines, j’ai cru un moment que je n’allais pas pouvoir aller beaucoup plus loin. Je n’arrêtais pas de trébucher du fait des nombreux coups de bêche inutiles, dus à la résistance du sol ingrat, manquant tomber à chaque fois. Sans voir, il n’est pas évident de retrouver son équilibre sur un terrain accidenté (trou, pierres ou morceaux de briques, amas de terre, racines…). Or, chose tout à fait étonnante, les solutions se sont présentées au fur et à mesure. La vie faisait ce qu’il fallait pour que soit accompli ce qui avait manifestement à l’être. Il y a vraiment quelque chose de beau et bon dans cette réalité à laquelle on prête rarement son attention.

D’ordinaire et d’une façon bien naïve, on se prend pour l’auteur délibéré de ce que l’on fait sans se rendre compte que beaucoup de ce qui se passe ne peut manifestement pas dépendre de soi, de sa « petite personne ». En bêchant, comme mentionné précédemment, j’ai trébuché de nombreuses fois et à chaque fois, j’ai retrouvé mon équilibre sans jamais tomber. Pour que mon pied d’appui atterrisse au bon endroit, dans les trous, cailloux, racines, amas de terre…, j’aurais été bien incapable d’en décider.

De la même façon, alors que j’aurais été incapable de dire où se trouvait tel outil dont j’avais soudainement besoin, pour l’avoir abandonné une demi-heure plus tôt, qu’y pouvais-je quand ma main se posait dessus à mon premier geste ?… Parfois, c’était un autre outil qui se présentait et, comme par hasard, c’était davantage celui qui allait pouvoir m’aider. Tout de même, il nous arrive parfois de déclarer : « Oh, comme les choses sont bien faites ! » On ne sait pas à quel point c’est vrai, ni que c’est toujours vrai !

Notre corps est un outil très pratique et magnifique, celui de la vie, mais on est dans l’erreur, dans l’ignorance, en se prenant pour celui qui agit. On ne décide pas plus de ses gestes et mouvements que de ses pensées. La considération de ses actes, de ses interventions, d’autant plus quand des réalisations peuvent être perçues comme des exploits, est encore un moyen de découvrir notre tendance à nous prendre pour ce que nous ne sommes pas. Or, avant prise de conscience, c’est cependant à partir du faire que l’on manifeste la propension à se distinguer et donc à se vivre comme entité séparée :

JE dois tout faire, JE suis celui qui fait toujours tout ! JE suis le seul à savoir comment les choses doivent être faites et je ne peux donc rien déléguer ; personne n’a autant de problèmes que moi ; JE fais souvent des erreurs et c’est donc de MA faute quand il y a certains problèmes ; JE suis fautif, JE suis coupable…

C’est MOI qui ai fait ceci, cela ; c’est grâce à moi que… ; je suis celui qui a permis ceci, cela ; regarde un peu ce que j’ai fait ! je sais de quoi je parle, j’ai une grande expérience, et tu devrais me suivre ; je suis le président de la république ou autre et si l’on ne m’interpelle pas par mon titre, rien ne va plus !…

C’est quand on peut s’oublier soi-même qu’il y a créativité, que la vie peut s’exprimer librement. L’ignorance de cette réalité fait, après coup, qu’il y a appropriation égoïque des accomplissements. Aux moments de son œuvre, l’artiste réellement inspiré ne pense pas, ne décide pas délibérément de son expression picturale, musicale, poétique ou autres. Avec le temps ou l’observation, on découvre qu’il est vain de chercher mentalement des solutions aux problèmes car le moment venu, la vie que l’on est sait à coup sûr nous souffler le bon choix, le meilleur chemin à emprunter. Elle le fait toujours !

Pour en revenir à mon jardinage récent, parce que j’étais plus attentif que jamais, davantage présent à ce que je faisais, je pouvais assez vite reconnaître des vieux schémas qui tenaient « eux aussi à occuper le terrain » : irritation face à un obstacle récalcitrant, vouloir progresser rapidement (précipitation)… Il n’était pas rare qu’après avoir sciemment reconnu la réaction, sans en avoir fait une histoire, tout repartait dans la fluidité, une idée surgissait pour surmonter la difficulté de l’instant. À certains moments privilégiés, je n’étais plus en train de déterrer souche ou racines, mais je dansais, j’exécutais une danse naturelle, et la terre ou la nature était ma partenaire. Je me rappelle des randonnées où certains jours, après des heures d’escalade de côtes, je disais avoir l’impression de « faire l’amour avec la terre ».

Quand j’ai pu retirer « moi-même » deux racines assez importantes, non plus seulement les déterrer, j’ai été un bref moment entraîné dans une impression profonde d’espace recouvré. Disons que c’était un vécu ressenti d’ouverture. Je participais à l’ouverture… Je fis encore autrement l’expérience de l’espace : il m’arrivait bien sûr de ne pas retrouver tout de suite un outil et j’allais alors à sa recherche à quatre pattes, explorant tranchées et amas de terre. J’imagine un peu le spectacle offert à qui m’aurait vu en ces moments-là !… Ce faisant, j’avais une impression plus claire de la configuration du « chantier », de l’espace m’environnant. Je croquais l’espace, la conscience de l’espace, réalisant en fait que je faisais corps avec l’espace, que l’espace et mon corps ne faisaient qu’un.

Évoquant une fois ou l’autre la tâche de retirer la souche et les racines du sapin, quelques visiteurs me laissèrent l’impression que cette tâche devait être extraordinairement compliquée. Je n’y prêtai guère attention puisque je n’avais jamais eu l’intention de m’en charger. En le faisant, j’ai découvert que ce pouvait être un « gros et long travail », mais qu’il n’avait absolument rien de compliqué. Que n’ai-je pas fait dans ma vie en l’ayant à tort interprété comme compliqué et difficilement accessible ? On n’est pas tenu de faire ce que l’on ne veut pas faire, mais il est mieux de ne pas se raconter d’histoires, ni de s’en laisser raconter.

Pour une personne aveugle, des tâches sont forcément plus ingrates que d’autre, parce que le résultat réel obtenu ne peut pas toujours être connu. Dans le passé, il m’est arrivé de m’entendre dire que mes portes de placard étaient sales alors que je venais de passer un long moment à les nettoyer. Je me suis découragé et je laisse la tâche à d’autres. Chacun son truc ! En revanche, quand j’ai pu toucher le dessus et le dessous d’une grosse racine, donc bien dégagée, ou, mieux encore, quand j’ai extirpé du sol ces deux racines « imposantes », je n’ai pas eu de doute quant à l’efficacité du travail accompli.

Une petite anecdote : lors de ces sept jours de travail funambulesque, je ne suis donc pas tombé une seule fois. Deux jours plus tard, marchant sur le chemin central du jardin d’environ vingt mètres et momentanément absent, absorbé par des pensées, mon pied droit a bifurqué sur le terrain et en fait dans l’un des deux seuls trous au bord de l’allée et je me suis ainsi étalé de tout mon long, recueilli par la souche elle-même. Je ne m’en suis tiré, sans égratignure, qu’avec un bon fou rire.

On n’a certainement pas besoin de la cécité pour se rendre compte de l’aspect hasardeux du penser intempestif, mais elle rend aussi ce service-là. Dans mes déambulations, je ne me suis jamais cogné en étant présent, parce qu’alors, je sens l’obstacle. Autrement dit, à chaque fois que je me cogne, c’est juste parce que je suis absent, que je suis perdu dans des pensées. Or, en pensant comme on pense, ce n’est pas toujours physiquement que l’on se cogne, que l’on se blesse. Oui, à penser comme on pense, on finit toujours par se faire mal d’une manière ou d’une autre, mais aussi par faire du mal autour de soi.

À chaque fois que l’on est éprouvé émotionnellement, c’est que l’on a manqué de présence, de conscience, que l’on a fonctionné en tant qu’entité séparée de façon plus marquée. Ordinairement, cela, on ne le voit pas, bien sûr ! Sans doute nous est-il alors plus facile ou il pourrait nous être plus facile de reconnaître, une fois que nous sommes éprouvés, que le penser est très actif, très prenant, alimentant et prolongeant l’éprouvé de façon bien inutile ! C’est la façon dont nous vivons toujours et le reconnaître ne peut pas nous nuire, ne peut que nous réveiller.

Rappelons-nous ici qu’il n’est rien qu’il nous faille faire, pour nous améliorer, que nous n’avons pas à améliorer ce pour quoi nous nous prenons. Notre vrai besoin est de regarder, de voir alors, de reconnaître ce qui est, plus encore intérieurement qu’extérieurement, et de suivre ce qui appelle, de suivre nos élans, car la présence ou l’état de présence ne signifie pas l’inertie, ni le « subissement ». Ne soyez ou ne restez surtout pas impressionné par la possibilité d’agir à partir d’un conditionnement en apparence défavorable.

Percevez la possibilité pour vous aussi, qui que vous soyez, quel que soit votre âge, de parvenir à des résultats et des expériences auxquels vous ne vous êtes même jamais permis de rêver, et ce, dans quelque domaine que ce soit. Ouvrez-vous au moins à cette possibilité, rien de plus ! Ouvrez-vous à la possibilité que le meilleur soit pour vous possible, toujours, et poursuivez un été heureux !


Commentaire

Une expérience révélatrice, toutes le sont (toute leçon) ! — 2 commentaires

  1. oui Robert, c’est tout à fait vrai que face au handicap l’on peut se sentir très mal à l’aise, mais pourquoi se sentirait-on coupable ?

    petit rappel cette lettre n’est pas encore publiée sur FB

    belle journée à toi

    • D’abord, chère Béatrice, je ne sais pas si tu te réfères à l’un de mes commentaires, ni auquel (dans cette chronique ou ailleurs). Je peux toutefois apporter quelques éléments de réponse.

      S’il y a malaise, de quoi celui-ci serait-il fait sans la honte et/ou la culpabilité à un certain niveau ? On interprète le handicap à partir de son conditionnement, de ses croyances, à commencer par ses croyances autoaccusatrices (donc honte et/ou culpabilité). Ce fonctionnement est général est le handicap peut être utilisé comme n’importe quoi d’autre pour faire de la projection.

      Maintenant, si le handicap est celui d’un proche, on pourrait culpabiliser, comme s’en vouloir d’être valide ou de s’être comporté face à ce proche de telle ou telle manière.

      Pour ce qui est de ma propre expérience, je ne peux pas dire que j’ai rencontré beaucoup de gens mal à l’aise face à moi, sinon les premiers instants pour une personne qui fait ma connaissance. Dans ce cas, ce peut n’être que le manque d’expérience, lequel est dépassé très vite.

      Il a semblé que mes parents se soient cependant culpabilisés beaucoup, mais je n’ai pas connu de parents d’un enfant handicapé qui n’aient pas été concernés à un certain degré par la culpabilité. Peut-être ai-je été bien « placé » pour les aider à se libérer de cette culpabilité (quand ils l’ont bien voulu). Et d’ailleurs, y a-t-il beaucoup de parents qui ne se culpabilisent pas par rapport à leurs enfants, handicapés ou pas ?

      Pour finir, précisons qu’il ne faudrait pas confondre « malaise » avec l’empathie. Je n’exclus pas que l’on puisse se retrouver un peu mal à l’aise à se sentir en empathie, d’autant plus quand ce n’est pas habituel. N’est-on pas parfois maladroit quand on ressent de la gratitude, de l’amour et donc aussi de la compassion ? Parfois, nous sommes tordus et compliqués !

      OK pour FB, je vais y penser et pondre peut-être un petit texte d’introduction.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *