L’absorption de la douleur

Dans mon premier livre, « Le regard d’un non-voyant », j’ai écrit qu’il n’y a en nous rien d’inacceptable, que des choses inacceptées. La liste de ces choses que nous n’acceptons pas pourrait être longue, mais au bout du compte, elles renvoient toutes à quelques ressentis douloureux auxquels nous résistons, que nous cherchons donc à fuir. Ce sont ces derniers qui demeurent, qui ne sont pas acceptés. Pourquoi est-il judicieux d’accueillir, d’accepter ce qui est ? L’invitation est lancée, juste parce qu’y répondre produit bien sûr un effet heureux.

Et si l’on s’arrêtait un peu plus sur le phénomène en cause, histoire au besoin de saisir mieux cette invitation et d’en recevoir un encouragement plus grand à la suivre ! Quand on ne la suit pas (on ne la suit quasiment jamais, autant le dire), que fait-on à la place ? Autrement dit, c’est quoi ne pas accueillir, ne pas accepter ? Que se passe-t-il vraiment quand il y a acceptation et que se passe-t-il quand cette acceptation fait défaut ? En fait, redisons-le, elle fait défaut la plupart du temps.

Pour entrer tout de suite dans le vif du sujet, disons que, soit on continue de rejeter ce que l’on éprouve, de vouloir le rejeter, soit on l’absorbe. Soit c’est rejeté, soit c’est absorbé.

Rejeter le douloureux, c’est y résister et ainsi le faire durer. Ce à quoi l’on résiste persiste. Ce qui est rejeté insiste. D’ailleurs, le fait de repousser (rejeter) implique la résistance.
Absorber le douloureux, c’est l’assimiler et le faire ainsi disparaître, plus exactement le voir disparaître. C’est l’avoir perçu, l’avoir reconnu. C’est l’intégrer.

Le douloureux tend à se dissiper, à disparaître quand on cesse de vouloir qu’il disparaisse. Vouloir qu’il disparaisse, vouloir s’en débarrasser, c’est y résister et de la sorte le maintenir. Innocemment, on préfère réagir, généralement sans même se rendre compte qu’on est dans la réaction ou en considérant que la réaction est normale, inévitable et utile. Pour maintenir ce positionnement inadéquat, on ne voit pas que là où il y a guérison, transformation heureuse ou manifestation harmonieuse durable, il y a surtout de l’accueil, du lâcher-prise, une qualité de présence nouvelle.

Face à ce qui nous arrive et que nous éprouvons comme désagréable, nous répondons très généralement par un positionnement de rejet et non pas par une attitude qui permet l’absorption. Avec cette nouvelle paire d’opposés, le rejet et l’absorption, voici peut-être une autre façon, plus pratique, plus parlante, d’entendre le sens de la possibilité de faire autrement avec ce qui se présente à nous et davantage encore de percevoir la pertinence à dire oui à ce qui est au lieu de dire non, au lieu d’y résister.

En réalité, quand il y a plein accueil, pleine acceptation, quand il y a perception directe de la chose (une douleur) et qu’elle se dissipe, c’est parce que, ce faisant, elle a justement été absorbée. Dans ce sens, l’absorption est davantage un effet de la perception directe qu’un acte volontaire. L’acte ou l’intention volontaire peut être celle de percevoir, peut-être même celle de ne pas rejeter, de ne pas réagir. À vrai dire, il n’y a rien à faire, aucun acte à poser et c’est par le non-faire, la non-réaction, l’absence de résistance que se produit l’absorption.

C’est magnifique de contempler ces deux positionnements opposés : le rejet et l’absorption. C’est magnifique de contempler leurs effets si différents. On peut dire du rejet ce qu’on vient de voir avec l’absorption. Ce n’est pas nécessairement qu’on rejette ceci ou cela, mais la chose est en quelque sorte rejetée de fait à travers la réaction adoptée. Là encore, le rejet est juste un effet. Bien sûr, il s’agit simplement d’un aspect de ces opposés car on peut aussi tenter de rejeter carrément des choses. Alors, rien ne nous empêche de nous inviter de même à les absorber, carrément ! Peut-être pourrait-on parler d’un état d’esprit, d’une ambiance intérieure, celle du rejet ou celle de l’absorption.

Le rejet échoue là où l’absorption réussit.
Le rejet est donc le domaine de la réaction, de la résistance, du mental, de l’identification au conditionnement, du « quelqu’un » que l’on croit être, pour qui l’on se prend. Dans ce domaine, les choses sont figées, bloquées, retenues. C’est le domaine de la souffrance.
L’absorption renvoie à la conscience directe, à la présence, à la perception pure, à l’être, à la dimension spirituelle, au vrai, à l’espace toujours stable où tout apparaît et disparaît. Tout y est bienvenu. Rien n’y est jugé. Tout ce qui y apparaît y est nécessairement permis, donc accepté. C’est le « lieu » de l’éveil, de la paix, de l’amour.

Il est bien sûr tentant d’avoir à l’esprit ceci ou cela qu’on va donc rejeter ou absorber, mais on peut tout de même insister maintenant sur le seul état d’esprit en cause. Autrement dit, il y a la chose à considérer ou à traiter (une irritation par exemple) et il y a la façon dont on la considère. Quand la réaction se fait plus forte, plus violente, même si c’est après coup, on sait bien – normalement – quel est son état d’esprit. Or, il perdure en réalité quand la grosse réaction a été relâchée. C’est alors un positionnement plus subtil de méfiance, de refus, d’opposition, de poussée vers l’extérieur, de dégagement. C’est une forme très nette de résistance. Cultiver cet état d’esprit signifie ici demeurer dans le conditionnement puissant et constant qui est le nôtre, qui est adopté et maintenu depuis si longtemps qu’il peut être difficile de le reconnaître comme tel.

Oui, la résistance est puissante, prenante, impressionnante. Elle peut s’extérioriser ou être plus discrète. Quand ce sont des gestes, on repousse des mains et des pieds, en fait de tout son corps. Je suppose qu’un corps qui résiste, qui dit non, ça doit sauter aux yeux ! Quand ce sont des mots, ce sont bien sûr des grands « non » criés, des « je ne veux pas », des « dégage ! », etc. Quand ce sont des réactions ordinaires, c’est de la plainte, de la révolte, de la rumination ou aussi de la résignation, de la soumission. Quand ce sont des émotions, c’est de la haine, de l’hostilité, de la culpabilité, de la colère, de la peur, de la panique, de l’amertume, de l’accablement… Il y a là une entité qui a reçu une telle charge qu’elle a fini par se mettre et par rester en mode répulsion.

C’est donc devenu le mode par défaut. Qu’il soit ou non en pleine action, il est toujours là, au moins en stand-by, en veilleuse. On tient fort à ce mode, sans doute parce qu’on n’en connaît pas d’autre (on tient à ses habitudes ou elles nous tiennent) et surtout parce que le douloureux n’a toujours pas été absorbé. Précisons que le mode permettant l’absorption, par opposition au mode répulsion qui permet lui le rejet, n’est pas le mode attraction. Le mode attraction est une autre réponse réactionnelle. De façon réactionnelle, nous éprouvons aussi bien « je veux » que « je ne veux pas ». Et ce « je veux » est éprouvé à travers le désir, l’envie, l’espoir, l’attente, la revendication, l’exigence (dont il est question dans différentes chroniques et dans le livre).

Et bien sûr, comme on est attaché à son mode répulsion, on tient de même au mode « je veux » à tel point qu’on en tombe même amoureux. On peut se croire amoureux d’une personne, même sans la connaître, alors qu’on est juste amoureux de son désir pour elle, des attentes qu’on en a. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle des mariages, des concubinages ou de simples rencontres se passent souvent si mal ou simplement sans grande saveur. On n’était même pas amoureux d’une image, mais de son désir pour cette image. C’est si « bon » de désirer, à la fois bon et tellement frustrant !

Ce qui vient d’être dit peut être transposé à des situations plus communes. Par exemple, on se retrouve plus ou moins mal, déçu ou déconcerté après avoir voulu faire plaisir à quelqu’un (à son conjoint ou autre). Il y a en fait le même décalage : notre attention était fixée sur un mouvement intérieur non relié à la réalité. L’intention adoptée dans l’imaginaire n’a pas dans la réalité produit l’effet attendu. On vit dans sa tête, se fait des films qui risquent fort de cadrer bien mal avec la réalité. Il en va de même qu’il s’agisse d’un beau film ou d’un film d’horreur ! C’est encore une façon de montrer le piège que constitue le mental.

Observons que les modes répulsion et attraction (autant dire le mode répulsion/attraction) produisent des effets inversés. Ce que l’on ne veut pas nous rattrape, ce que l’on veut nous échappe. Or, notons surtout que l’insatisfaction est au rendez-vous dans les deux cas. D’une façon ou d’une autre, « on lutte » pour ne pas avoir, pour ne pas vivre ceci et « on lutte » pour avoir, pour vivre cela. Et ça ne marche pas ! Cherchez l’erreur. « On lutte », c’est l’erreur.

On pourrait dire que la réponse nouvelle au mode répulsion/attraction est le « mode réception », le « mode ouverture ». C’est simplement recevoir ce qui est, puisque c’est, le laisser faire son œuvre, ne pas s’y accrocher, juste en être le témoin conscient direct. Observons encore que le mode répulsion/attraction exige beaucoup d’efforts, des efforts toujours vains (c’est un comble), tandis que le mode réception n’en demande aucun pour une efficacité incroyable. Une main reste naturellement ouverte. C’est pour la garder fermée que l’effort est requis.

Voyez simplement la différence des résultats qui sont les vôtres selon que vous êtes dans l’accueil ou dans la réaction. Dans le « mode réception », on reçoit aussi des idées, des élans, de l’enthousiasme qui nous incitent à poser des actes, à passer à l’action. Et les actions inspirées sont différemment fécondes. C’est dire aussi que ce mode n’est pas synonyme de passivité. Ne pas réagir n’empêche pas… d’agir. À l’inverse, certaines réactions empêchent toute action et toutes les réactions empêchent généralement l’action juste.

Pour en revenir à l’effet absorption du mode réception qui est aussi le mode perception, l’absorption étant d’abord une assimilation, on peut dire que les élans et les idées neuves s’en nourrissent. C’est ainsi qu’on peut voir qu’il n’y a rien à déplorer, ni surtout à regretter. Tout a sa raison d’être. Tout est utile. Tout est acceptable. C’est grâce à l’adversité et à la souffrance que certains ont vécues et auxquelles ils ont peut-être résisté si longtemps qu’ils ont fini par « s’éveiller », par se remettre en question, par s’ouvrir au nouveau, au vrai, à l’essentiel. Par l’absorption, ce qui devait être accompli a été accompli. C’est merveilleux !

Quand des gens se transforment après un « coup dur » (perte d’un enfant, accident ou maladie grave), jusqu’à surprendre leur entourage, c’est parce qu’il y a eu absorption, alchimie. Le plomb a été transformé en or. De façon plus subtile, après une grosse turbulence émotionnelle, on pourrait parfois reconnaître, non seulement des conditions de vie qui s’améliorent grandement, mais surtout une sorte d’allègement intérieur, un regain de clarté, un nouveau dynamisme. Tels sont les effets de l’absorption. On ne les décide pas. Cela ne se fabrique pas. On peut simplement – et cela suffit – s’ouvrir de plus en plus à ce qui apparaît à l’extérieur et à l’intérieur, en fait à tout ce qui est. Tout le reste s’occupe de lui-même. La vie s’occupe d’elle-même. Il suffit que l’intelligence infinie puisse circuler sans les entraves mentales.

Après avoir noté que les effets de l’acceptation et de l’absorption sont tout à fait bénéfiques, permettons-nous de nous rappeler que ceux de la non-acceptation et du rejet sont tout à fait malencontreux. Dans la non-acceptation et le rejet, dans la résistance, la réaction, on maintient et empire même tout ce qu’on déplore. Circonstance maintenue ou empirée, c’en est aussi une autre qui se présente tôt ou tard, puis une autre et une autre encore. Se rappeler cela peut et doit juste représenter un éclairage. Celui-ci joue le rôle de la lumière qui finit par revenir après une panne quand vous êtes perdu ou désemparé dans l’obscurité. Vous avez retrouvé clarté et simplicité. Ce qui éclaire est simple. Ce qui est clair est simple. Cela se passe de « il faut », de « il ne faut pas ». Cela se passe de jugements, cela se passe de pensées.

On peut dire enfin que ce qui est permis, accepté, accueilli, est aussi aimé. L’absorption est comme un acte d’amour, comme « des larmes séchées », comme le gros chagrin d’un enfant pleuré dans les bras de sa mère… Simplement, permettez-vous d’accueillir, de percevoir, de laisser être en pleine lumière du « je m’en veux », de la peur, de la honte, etc., tout en sachant désormais que l’absorption se fera un peu plus à chaque fois. Il n’y a aucun risque à tenter l’amour. C’est l’amour qui donne vie. C’est l’amour qui fait croître. C’est l’amour qui guérit.


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