La vieille culpabilité cachée

En prenant un peu plus de temps que d’habitude, nous allons aujourd’hui nous arrêter spécifiquement sur la culpabilité, sur le sentiment de culpabilité, juste parce que celui-ci croupit derrière notre mal-être et toutes nos diverses réactions (comme je suis amené à le rappeler régulièrement dans les chroniques). C’est un profond ressenti douloureux refoulé qui mérite amplement d’être considéré en tant que tel. Inconsciemment bien sûr, on conserve de la douleur en soi et c’est pourquoi l’on continue de réagir comme on réagit. Le refoulement est ainsi maintenu et on le projette sur le monde quand on ne s’en prend pas à soi-même. Nous avons beau connaître l’une ou l’autre de nos attitudes réactionnelles, nous ne pouvons pas la relâcher durablement en négligeant notre culpabilité, en y résistant.

Par ailleurs, disons-le tout de suite : on ne peut pas se croire coupable, même et surtout inconsciemment, sans se punir soi-même d’une façon ou d’une autre. Oh, on peut bien percevoir avec peine le lien entre des choses qui nous arrivent, des « punitions », et la culpabilité cachée qui les sous-tend, mais ce n’est pas une autorité extérieure et encore moins divine qui nous condamne. Les accidents, le fait de se blesser (se couper, se brûler, se pincer, se cogner…), les douleurs physiques cuisantes témoignent de la culpabilité soigneusement contenue. Les circonstances douloureuses qui nous arrivent sont des punitions auto-infligées qui révèlent justement la culpabilité refoulée.

Obscurément ou non, nous nous en voulons et, obscurément ou non, nous en craignons les conséquences. Quiconque est réellement coupable a peur ; quiconque se sent simplement coupable a plus peur encore. Ce qui est ainsi craint advient sous une forme ou sous une autre et c’est en quelque sorte l’un des moyens de se punir soi-même. S’il nous arrive de punir un enfant, il y a aussi un moment où nous cessons de le faire : quand allons-nous cesser de nous punir nous-mêmes ? Ce n’est pas tant que nous nous sommes punis suffisamment, nous nous sommes toujours punis à tort ! Et les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Quand je parle ici de culpabilité, retenez d’abord que je n’évoque aucunement l’état d’une personne coupable ou alors je le précise. Non, je m’en tiens au sentiment irrationnel de culpabilité et qui est fondamentalement celui du tout-petit enfant que nous avons été. Un petit enfant peut-il objectivement être coupable de quoi que ce soit ? L’envisager serait une aberration. Conscient de celle-ci, vous pouvez sans risque vous disposer à reconnaître et accueillir votre propre sentiment de culpabilité, sans quoi vous continuerez simplement de vous punir, de souffrir. Les mêmes causes produisent les mêmes effets.

L’intention n’est rien d’autre que de se délester d’un fardeau sans fondement. Il s’explique par le conditionnement, par nos croyances transparentes, par nos blessures non guéries, mais il est tout à fait irrationnel. Vous pourriez percevoir mieux que vous vous sentez coupable, mais vous n’allez jamais découvrir que vous l’êtes ! Quiconque est réellement coupable le sait fort bien et n’a donc pas à le découvrir. En revanche, derrière son acte répréhensible, il pourra toujours, lui aussi, débusquer le sentiment profond d’une culpabilité pareillement infondée.

Alors, cela vous arrive-t-il de sentir, de penser, de dire des choses comme « j’aurais dû ; je n’aurais pas dû ; je devrais ; je ne devrais pas ; il faut ; il ne faut pas » ?… Certaines personnes s’en veulent même de façon plus consciente, se font des reproches qu’elles pourraient énoncer clairement. Il y a notamment deux attitudes « superficielles » qui nous privent de la reconnaissance de notre sentiment de culpabilité et de la possibilité ainsi de nous en libérer : 1) être si bien installé dans le démenti permanent qu’on ne le perçoit pas ; 2) s’en tenir à des faits ou des réactions dont on déduira qu’on est réellement coupable. L’un des effets essentiels du sentiment de culpabilité est la réaction. La réaction inclut tous types de comportements, mais ne confondons pas l’effet avec la cause !

Des personnes qui ont vécu l’horreur dès leur plus jeune âge en ont déduit qu’elles étaient horribles. Elles peuvent passer leur vie à confirmer cette déduction mensongère ou à la démentir. Dans un cas comme dans l’autre, la croyance demeure, avec le sentiment de culpabilité. D’autres ont éprouvé l’empêchement de façon marquée (comme celui de pleurer, de demander par exemple) et en ont déduit qu’elles étaient dérangeantes, autrement dit que c’étaient elles qui faisaient subir un empêchement. Tantôt elles dérangeront, tantôt elles feront tout pour ne surtout pas déranger, dans les deux cas à partir de leur croyance malvenue. Là encore, voyez la cause et ses effets.

Autrement dit, on croit être ce qu’on a vécu ; on se fabrique une identité à partir de ce qu’on a vécu. Si personne ne s’occupait de vous quand vous étiez enfant, vous pouvez évoluer en partie comme si vous étiez une personne inutile et/ou inintéressante. C’est ce que vous « êtes », ce que vous croyez être, votre identification. Pour d’autres, c’est « je suis nul », pour ne pas avoir été mis en situation harmonieuse de vivre tout leur potentiel. Dans ces différents cas, comme dans bien d’autres, on fonctionne, on se positionne comme si l’on était cela, autrement dit comme si l’on était tel ou tel conditionnement.

On peut comprendre qu’il ne soit pas naturellement facile d’en finir avec cette vieille culpabilité, de juste la percevoir pour la voir disparaître alors, parce que c’est regarder et voir qui l’on est (ce à quoi l’on est identifié) ; c’est voir disparaître « qui l’on est ». Personne ne veut, ne voudrait disparaître. Or, vous n’êtes pas ce que vous croyez être. Oui, vous croyez être des choses que vous n’êtes pas. Peu importe ce que vous avez vécu, même quand c’est considéré comme positif, vous n’êtes pas identifiable à cela. Personne n’est identifiable à ce qu’il a vécu. Si les choses apparaissent ainsi cependant, c’est juste parce qu’il y a bel et bien la croyance, le fait d’y croire. Si je peux aisément percevoir la blessure d’une personne, c’est grâce à cette croyance. On peut dire que ce n’est pas sa blessure que je vois, mais sa croyance.

Pensez un peu à cet(te) ami(e) que vous appréciez vraiment, que vous appréciez tant ! Appréciez-vous cette personne de par ce qu’elle dégage, ce qu’elle est, ou en tant que les rôles qu’elle joue et auxquelles elle peut même s’identifier ? Le côté clown de l’un de mes amis peut m’être agréable, mais ce n’est de loin pas ce que j’apprécie le plus chez lui. Ceci peut éclairer le fait qu’il y a bien d’un côté l’identification ou les apparences et l’être de l’autre, une dimension bien plus profonde, celle qui noue les liens plus vrais et plus durables. Les relations qui reposent sur la forme ne durent pas. Oui, comme on s’identifie soi-même à ce que l’on n’est pas, on identifie souvent les autres à ce qu’ils ne sont pas.

Un deuil pénible ne dure que tant qu’on demeure attaché à la forme, à une identification, mais quand l’attachement est relâché, on peut évoquer l’être qui a quitté ce monde, non seulement sans douleur, mais dans la pleine appréciation de son souvenir. C’est se rappeler qui il est au-delà des rôles qu’il a joués, au-delà des apparences, au-delà de son propre sentiment de culpabilité (puis-je ajouter). La dimension de l’être nous est peut-être plus familière que nous pourrions le croire de prime abord. Or, beaucoup sont tout à fait capables d’aimer véritablement un autre être humain pour ce qu’il est profondément, mais ils se laissent croire que seuls des aspects extérieurs (des formes) expliquent leur affinité.

Tout notre conditionnement ou mode de vie est basé sur notre culpabilité profonde que nous avons « appris » à démentir spécifiquement. Je le montre ci-dessous pour chacune des cinq blessures. Quand le démenti devient plus difficile, il y a intensification du malaise, de la souffrance. Or, ce malaise, cette souffrance peut se manifester parfois comme seul effet du conditionnement maintenu, du démenti en action.

L’abandonné est le premier à rendre service, à faire du bénévolat, à apporter son aide. Voilà qui dément ou soulage sa culpabilité. Quand il ne le fait pas (si cela lui arrive), il culpabilise de plus belle. C’est comme s’il s’accusait de faire à autrui ce qu’il a éprouvé qu’on lui a fait, délaisser l’autre, le négliger, ne pas lui venir en aide, autrement dit l’abandonner.

Or, il ne se met pas en situation de recevoir ce qu’il offre, ne s’attend même pas à pareille chose. Sa culpabilité est intégrée : je suis inintéressant et inutile. Il ne sait pas qu’à cela même, il doit son insatisfaction, ce qu’il vit et ce qu’il ne vit pas. Il offre ou permet à autrui ce qu’il ne s’accorde pas.

Le dévalorisé fait bonne figure, fait tout pour plaire, tout ce qu’il peut. Il offre de la beauté, de l’esthétisme, parfois à travers des activités artistiques. Voilà qui dément ou soulage sa culpabilité (nullité, laideur, incompétence…). Quand il ne parvient pas à « performer », à se montrer à la hauteur, il retrouve évidemment sa culpabilité. C’est comme si lui était alors confirmé ce qu’il a conclu de ses expériences d’enfant, comme s’il révélait au monde qu’il est décidément sans valeur.

Or, quand son démenti marche au mieux, que le monde jouit de ses apports, il n’en profite pas ou jamais longtemps. Il continue de se critiquer à l’aune de sa culpabilité et voilà pourquoi la vie peut difficilement lui refléter autre chose. Il éprouve et cultive simultanément le souci de plaire à autrui et l’auto-dévalorisation.

Le rejeté garde sa culpabilité à bonne distance quand il peut animer chaque groupe dans lequel il évolue, tantôt par l’humour, tantôt par les solutions qu’il apporte. S’il ne peut rien en faire, il s’attend à être rejeté, retrouve donc la croyance « je suis rejetable », donc sa propre culpabilité. Ne sont-ce pas les méchants et les idiots qui se font rejeter ? C’est ce qu’il veut démentir, ce qu’il croit à son sujet.

Or, il croit aussi être aimé, apprécié, accueilli grâce à son seul humour, à sa seule efficacité ou même à ses frasques, alors que sa bonté profonde est seule en cause et cela continue de lui échapper. Il se rejette tout le temps et vit alors ce qu’il vit… Des personnes de son entourage peuvent jouir de ses largesses, lui-même certainement pas.

Le trahi se montre toujours d’humeur égale, sans manque ni besoins. Il ne dit « jamais » non et ne fait peser « aucune » demande. Il se sent mal (culpabilise) quand il lui faut déroger à sa ligne de conduite. C’est alors comme s’il trahissait son entourage (faisait ce qu’on lui a fait ou ce qu’il a éprouvé).

Or, il ne remarque pas vraiment que beaucoup lui disent non avec une grande facilité. Il ne s’accorde pas de s’opposer, d’exprimer son mécontentement. Il n’a pas son pareil pour offrir la place aux uns et aux autres, mais lui-même ne la prend pas.

Pour chacun, on peut ajouter en conclusion : « Je suis ça ! Je vis ça et je ne peux rien vivre d’autre. Ça ne me plaît pas, bien sûr, mais ça aussi, avec mes réactions, c’est ce que je suis ! » En définitive, pour chacun, ce qu’il est, ce pour quoi il se prend inconsidérément, c’est non seulement un « quelqu’un », mais surtout un « quelqu’un coupable », juste un conditionnement.

Insistons sur le fait que cette culpabilité profonde, enfouie, refoulée produit la projection. Elle peut s’exprimer à travers du ressentiment terrible envers le monde. Nous avons vu qu’elle poussera même certains à commettre le pire. Qu’elle engendre toute cette négativité ou qu’elle nous laisse dans le démenti plus commun et nuisible à notre épanouissement, elle est dangereuse, pour autrui et/ou pour nous-mêmes. Et cela marche ainsi tant que nous demeurons identifiés au conditionnement en cause.

Nous demeurons éloignés de qui nous sommes avant tout ou même exclusivement et nous nous prenons pour ce qui est mis en scène. C’est un peu comme si le marionnettiste se prenait pour sa marionnette. Nous n’évoluons pas en tant que témoins de nos impressions, de nos ressentis, ni même de nos diverses réactions, mais en tant que le conditionnement lui-même. Nous ne « fonctionnons » pas en tant que témoins, en tant que conscience, mais nous fonctionnons en tant que personne conditionnée, blessée.

– L’abandonné – Convaincu d’être tout le contraire, je m’efforce d’être utile et intéressant. Il peut m’arriver d’éprouver le monde comme juste intéressé en oubliant que j’ai tout fait pour qu’il le soit et pour être moi-même intéressant. Je suis pris, je suis cela.
– Le dévalorisé – Sûr d’être moche, pas à la hauteur, je dirige toute mon attention sur les apparences et je ne vis que frustration. Sans cesse mis dans des situations dévalorisantes, je vis ce que je fuis. C’est là tout ce que je suis.
– Le maltraité – Ayant retenu que j’étais haïssable, pour tenter de le démentir, je tiens par l’exigence à obtenir tout ce que je veux et je finis par provoquer le pire pour moi. Du coup, je me prends pour une victime. Je suis cela.
– Le rejeté – Identifié à un idiot ou à quelqu’un de méchant, je m’emploie à amuser les foules et je ne vis jamais ce qui est juste et bon pour moi. Je ne suis pas conscient, pas à l’écoute de moi-même. Et tout ça, c’est moi.
– Le trahi – Dérangeant, non important, j’accepte tout et je ne demande rien. Je culpabilise dès que je tente de m’occuper de moi, de mes priorités et je m’attire donc les obstacles, parce que je ne suis rien d’autre.

Ces cas de figure illustrent l’identification et témoignent de la conscience absente. Ils sont proposés pour nous permettre de comprendre que nous ne sommes pas cela, aucun d’eux. Ces conditionnements existent, puisqu’ils sont dépeints, mais aucun d’eux n’est qui nous sommes. La souffrance n’est pas imputable aux conditionnements, mais à la seule croyance qu’ils nous concernent, qu’ils concernent qui nous sommes. Le mot « croyance » n’est pas nécessairement le bon (y en a-t-il un qui le soit ?), mais il renvoie simplement à ce qui fait qu’on fonctionne comme on fonctionne.

On fonctionne comme on fonctionne à cause d’une croyance, à cause d’une habitude, à cause d’un conditionnement, à cause d’un attachement au passé, à cause de ce qui est refoulé, à cause de ce à quoi l’on résiste, à cause du mental auquel on accorde tout le crédit, à cause du penser, à cause des identifications, etc. Trouvez la formule qui vous parle le plus, mais sachez surtout que la chose peut être dépassée. Elle est peu à peu dépassée tandis que nous comprenons ou accueillons tout ce fonctionnement humain ordinaire.

Quand vous vous en voulez, percevez-le mieux. Percevez-le, ne le revendiquez pas, ne le confirmez pas, ne le justifiez pas ; percevez-le, ne le sous-estimez pas, ne le niez pas, ne le fuyez pas, ne le compensez pas. Percevez-le, ressentez-le, accueillez-le, permettez-le, saluez-le, célébrez-le, laissez-le être. Voyez ici qu’il y a le « je m’en veux » et il y a qu’il est perçu et accueilli. Voyez que vous êtes ce qui accueille, que vous êtes l’espace où passe la chose accueillie. Vous en êtes la conscience, le voyez-vous ?

Pour le percevoir mieux encore, passez alternativement du fait de s’en vouloir dans l’instant même, de la possibilité d’en être mal, ainsi que d’en penser quoi que ce soit, à la possibilité tout de suite de le conscientiser en direct, de le sentir en pleine conscience, donc de l’observer : « Je m’en veux, qu’est-ce que je m’en veux ! Je suis vraiment mal avec ça. » (éprouvé) / « Tiens, j’observe là que je m’en veux » (perçu) ; « Je m’en veux, est-ce que je m’en veux ? Est-ce que tout ça a un sens ? » (réaction) / « Ah, il y a peut-être du ‘je m’en veux’ et il y a des pensées, du mental » (perçu).

Testez plusieurs fois cette invitation et voyez qui vous êtes, ce qui est perçu (la douleur, le conditionnement) ou ce qui perçoit, ce qui accueille, ce qui laisse être, la conscience où cela apparaît et surtout disparaît. Testez cela pour que ce ne soient pas que des mots. Vous n’êtes pas coupable, non plus seulement du fait de l’irrationalité de la chose, mais parce que vous n’êtes pas ce que vous faites, ce que vous vous dites, ce que vous pensez, ce que vous éprouvez. Vous n’êtes même pas quelqu’un, coupable ou non, vous êtes ce qui perçoit ce quelqu’un. Vous êtes la perception pure de quoi que ce soit qui est perçu. Vous êtes déjà pleinement et exclusivement tout ce que vous recherchez : l’absence de tout mal-être ! Peut-être pouvons-nous l’appeler LE BIEN-ÊTRE.

À lire aussi, L’irrationnelle culpabilité chronique du mois d’août 2012


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