Notre réalité profonde : la Présence, la Conscience, l’Amour, le Bonheur
C’est la septième chronique consécutive que nous consacrons à notre réalité profonde et si vous les avez lues, en l’occurrence les trois dernières, vous êtes habitués à la forme rédactionnelle que je leur donne, un dialogue imaginaire, et l’inspiration m’invite à poursuivre de cette même manière. Puissiez-vous en recevoir ce qui est juste et bon pour vous !
INTERLOCUTEUR. – Il me semble bien comprendre le concept du « moi séparé », bien comprendre que je me prends très ordinairement pour ce que je ne suis pas, que je ne suis donc pas ce pour quoi je me prends. Or, puisqu’à l’évidence, je continue d’être la proie des pensées vagabondes qui ne peuvent être imposées que par le « moi séparé », qu’est-ce qui peut encore me manquer, m’échapper ?
EXPÉRIENCE. – La réponse est en partie dans la question, soufflée par le mot « concept ». La compréhension utile et nécessaire n’est pas conceptuelle. Se prendre pour ce que l’on n’est pas implique un vieux positionnement, une croyance profondément enracinée. On ne se libère pas d’une croyance d’un claquement de doigt, comme en se disant « je ne dois plus croire à ça ». Savoir que l’on se prend pour un « moi séparé » est bien sûr une étape importante, mais alors, il s’agit davantage de voir quand, comment, combien on fonctionne effectivement ainsi. La libération est toujours l’effet d’une compréhension qui provient, non pas de considérations mentales, mais d’une expérience. Savoir que le « moi séparé » est ce qui cultive les pensées et ce qui agit est insuffisant si l’on ne perçoit pas quand il est concerné, comment il se manifeste, quand il est en scène.
C’est en interceptant le « moi séparé », en quelque sorte, que l’on peut plus efficacement revenir sur ce que nous sommes. Et là encore, il ne nous suffit pas de dire « je suis ce qui perçoit, je suis la conscience ». Il nous faut réaliser ce qu’est cette conscience, ce qu’elle implique. Elle est non séparée, elle est illimitée, elle est toute-puissante, elle est universelle, et nous sommes Cela. Il ne nous servirait à pas grand-chose d’y croire, il nous faut une fois de plus en faire l’expérience. En sachant que je poursuivrai avec un exemple pour illustrer ce qui précède, j’ai dû interrompre mon écriture. Et je viens (quelques heures plus tard) de vivre un petit épisode qui peut constituer cet exemple.) Vois si tu peux transposer mon expérience de l’instant à des vécus qui te seraient familiers.
Je réponds au téléphone et je raccroche assez rapidement en me rendant compte que c’était un appel publicitaire. Parce qu’il y en a trop, j’ai pris l’habitude de ne plus perdre mon temps pour dire mon désintérêt. Là, comme je n’avais pas coupé assez vite (avant même d’entendre « Mme ou M. Geoffroy », je me suis vu imaginer que la personne pouvait me rappeler et comme préparer la réponse que j’allais lui donner. Quasi immédiatement, je me suis dit :
« Ah, revoilà le « moi séparé », le « moi séparé pensant, réactif » ! Non seulement je perçois ce qui se passe, j’en suis conscient, la conscience perçoit, mais « cette conscience » est illimitée ; elle n’est pas séparée. C’est la même conscience qui contient l’appel et ce qui en est fait. Il y a là de l’intelligence, non pas du hasard ni de l’abus. Et même si c’était de l’abus, il ne serait pas vain, tout étant porteur de libération. Par le seul fait de me rappeler l’intelligence infinie toujours à l’œuvre, sans pouvoir toujours expliquer les choses immédiatement, ni même avoir besoin de le faire, voilà que les pensées inutiles font place à la paix. Et si la personne devait rappeler, j’ignore ce que je lui dirais, mais dans l’instant, je lui parlerais avec bienveillance, à partir de l’amour. »
Lorsque tu vois le « moi séparé » – n’importe laquelle de ses manifestations, toujours fâcheuses -, rappelle-toi de le regarder avec amour. C’est alors que tu en es vraiment conscient, parce que ce qui perçoit est aussi amour. Apprécie de voir mieux que jamais ce dont tu gagnes à te défaire. La conscience est aussi appréciation. Si ce qui « perçoit » est encore le « moi séparé », il ne peut pas y avoir amour, appréciation, donc véritable conscientisation. Ne serait-ce pas là ce qui t’a échappé ? La conscience universelle que nous sommes est fondamentalement divine, sacrée, transcendante.
INT. – Peux-tu me dire comment je peux pratiquement utiliser le rappel du « moi séparé », de ce que je ne suis pas, de sorte à retrouver la paix, principalement lorsque je suis soudainement affecté par une circonstance ou une autre ?
EXP. – Dans ce cas, en général, on est emporté dans une certaine réaction et tant que l’on n’en est pas sciemment conscient, on est… « foutu » ! C’est le « moi séparé » qui est à la manœuvre, qui use à la perfection de ses stratégies anti-bonheur. Or, si tu peux reconnaître la réaction ou la souffrance, que tu es donc dans la réaction, dans la souffrance, tu as fait un bond en avant. Ensuite, tu fais un autre bond en te rendant compte, chose donc primordiale, que tu t’es emparé de la circonstance en cause, laquelle peut d’ailleurs n’être qu’un souvenir, pour réagir, pour souffrir, pour être mal. Et c’est bien sûr le « moi séparé » qui est ce « tu ».
« On M’a fait quelque chose, on M’a traité mal, on M’a lésé, on M’a blessé… ». « On l’a donc fait à MOI », mais en toute conscience, vas-tu encore te prendre pour ce « moi » ? Vas-tu encore le revendiquer intérieurement, naïvement, aveuglément ? Redire qu’il s’agit du « moi séparé » et non pas de ce que tu es, c’est absolument nécessaire, parce que cela implique l’habitude. En effet, c’est juste par habitude que l’on s’empare de quoi souffrir, de quoi se faire du mal, parce que si le « moi séparé » ne fonctionne pas ainsi, il n’existe plus. Et à mesure que tu réalises tout cela, de circonstance en circonstance, tu cesses de te prêter au jeu, à ce jeu pervers auquel tout le monde joue à longueur du temps. Oui, c’est par habitude que nous souffrons !
INT. – Je tiens à mentionner maintenant une circonstance particulière à laquelle j’ai été confronté à plusieurs reprises et qui, alors que je l’endurais, ne me laissais « objectivement » ou apparemment aucune issue. Je peux dire que je me sentais acculé. Alors, si je puis dire, quel genre de « moi séparé » peut ici être concerné ?
EXP. – Notons tout d’abord que tu n’as pas précisé ce qu’était cette prétendue circonstance. Je ne te demande pas de le faire, car en réalité, elle n’existe pas telle que tu l’imagines. Ce qui existe est le ressenti « être acculé » et il est un revécu. C’est le bébé ou l’enfant que tu as été qui l’a réellement éprouvé. Nous interprétons les circonstances et pouvons même nous en attirer – autrement dit les utilisons – de sorte à avoir notre attention sur ce dont nous ne nous sommes pas encore libérés, soit pour nous en libérer précisément, soit pour y réagir comme d’habitude.
Or, ta question a toute sa place ici. En effet, rien ne nous arrive par hasard, ni par fatalité, indignité, injustice, infortune ou malédiction, encore moins par volonté divine. Il n’est pas si difficile de nous rendre compte que nous nous attirons ce que nous déplorons. Quelques-uns de nos outils créateurs sont la peur, l’attente, le déni, le contrôle, l’évitement, la provocation, la procrastination, les tergiversations… Il est en effet assez facile de se rendre compte, globalement, qu’une même personne s’attire toujours les mêmes épreuves.
Et voici quelques habitudes ou comportements qui aboutiront notamment au sentiment d’être acculé : la paresse, les remises à plus tard, la difficulté à dire non, la prise incongrue de responsabilités, la tendance à éviter des situations, à manifester son désaccord, l’auto-culpabilisation… Si l’on a déjà reconnu en soi le « moi séparé », il sera souvent plus facile de l’accueillir et donc de s’en détacher petit à petit – en fait plus rapidement – en reconnaissant aussi ce qui le constitue. La conscience aussi de nos comportements et positionnements contribue amplement à la reconnaissance libératrice du « moi séparé ».
Rappelons ici que le fait de nous vivre comme une entité séparée nous maintient dans la peur et la culpabilité. Avec la peur et le vouloir, nous nous préoccupons de l’avenir et avec la culpabilité, nous restons attachés au passé. Par ailleurs, nous sommes aussi très attachés au connu, aux acquis, et nous ne sommes donc pas ouverts au nouveau, à la créativité. Il est là question du « moi séparé » qui fonctionne en circuit fermé, qui ne connaît que la répétition. Ce que nous sommes est libre, ouvert, toujours inédit.
INT. – J’ai encore des intérêts manifestement compensateurs qui me montrent combien je reste attaché et la seule idée du « moi séparé attaché » ne semble pas m’aider, même malgré tous mes efforts.
EXP. – On ne perd pas un intérêt compensateur en se disant « il faut que je le perde », que je m’en détache, que je lâche prise. Il faut, non pas le vouloir, mais être disposé à le perdre, être pleinement d’accord pour le perdre. Ce n’est qu’un début, mais un début essentiel. Ensuite, le détachement sera l’effet d’une prise de conscience, d’une compréhension, d’un plein accueil. Il se peut, de temps en temps, que la perception du « moi séparé attaché » te fasse sourire. Or, si tu restes attaché avec l’objectif revendiqué de vivre ou d’obtenir ce à quoi tu es attaché, tu ne peux pas envisager autre chose, ni donc entendre ce dont il est question, entendre ce qui pourrait t’aider à t’ouvrir à la possibilité libératrice, celle qui te permet de vivre le bonheur.
INT. – S’agissant d’entendre, en fait d’écouter, d’écouter véritablement, j’ai déjà pu remarquer que ma disposition n’était pas toujours très élevée, étant donc alors simplement indisponible ou peut-être même subtilement évitant. Y a-t-il quelque chose qui pourrait m’aider là ?
EXP. – Cette conscience que tu as de ce fonctionnement est précisément l’aide dont tu as besoin. Apprécie de découvrir quoi que tu débusques en toi, en sachant que c’est déloger le « moi séparé ». Il s’agit toujours de perception, d’observation, de pleine conscience, et le regard ne diffère pas selon ce qui est perçu. En nous, il n’y a rien d’inacceptable, que des choses inacceptées. Cela étant dit, pour faire écho à la difficulté d’écoute, nous pouvons aussi relever quelques cas de figure qu’il n’est pas vain de connaître.
Pour prendre un exemple très commun, souvent, lorsque l’on répond « oui mais » ou « non, ce n’est pas ce que je veux dire », alors qu’une personne tente de nous éclairer, on pourrait faire penser à quelqu’un pris la main dans le sac, pris en flagrant délit qui nie, qui persiste à nier l’évidence. Est là révélée la difficulté à se remettre en question. C’est le même phénomène lorsque l’on dit, souvent « oui, je sais, mais… ». En fait, ce n’est pas vrai, en l’occurrence, que l’on sait, sinon que l’on tient compte de ce savoir. C’est la réaction d’une personne qui se sent mise en défaut ou invalidée, et qui se raccroche à des branches pourries.
Par ailleurs, certains ont bien du mal à se vivre comme n’étant pas celui qui sait ou encore à accepter quelque chose ne venant pas de ceux qu’ils considèrent comme autorité unique. En fonctionnant ainsi, nous nous privons. Une autre manière de ne pas faire cas de ce qui nous est dit, de ne surtout pas nous y arrêter, c’est de parler soudainement de tout autre chose. Un interlocuteur sans attente voit clairement qui ne veut ou ne peut pas l’entendre. Nous perdons tout à nous maintenir dans des postures inappropriées.
Pour écouter ce qu’il serait bon et utile que l’on entende, pour regarder ce qu’il serait bon et utile que l’on voie, pour sentir ce qu’il serait bon et utile que l’on perçoive, pour recevoir ce qu’il serait bon et utile que l’on reçoive, il est notamment et absolument nécessaire :
• D’envisager la possibilité qu’existe un autre art de vivre, une réalité à découvrir et à intégrer, le plein épanouissement qui frappe à la porte ;
• D’être ouvert, disponible, curieux, intéressé, davantage que de vouloir encore parler, discourir, convaincre, justifier… ;
• De sortir de l’ignorance, c’est-à-dire de reconnaître et d’abandonner ses croyances, un « moi je sais » mis en avant de façon plus ou moins exubérante, donc de se remettre en question, avec bonté et humilité ;
• D’être sincère, aussi authentique que possible, en sachant que tout le monde est sensible à la vérité ;
• De s’écouter soi-même, mais d’écouter son cœur, non pas sa tête, de sentir plutôt que de penser, sachant que beaucoup d’entre nous confondent les deux ;
• De reconnaître mieux que jamais sa peur et de cesser d’obéir à sa profonde honte et/ou à son sentiment irrationnel de culpabilité.
INT. – Pourquoi est-ce que nous fonctionnons à l’envers ?
EXP. – Parce que nous ne remettons pas en question le fait de rester positionné comme si nous étions une entité séparée, la croyance, si tu préfères, d’être cette entité séparée. On ne peut pas rester faussement positionné et agir ou interagir de façon juste, harmonieuse, « à l’endroit ». Par exemple, si l’on croit à tort qu’une personne nous veut du mal, on ne la considère pas avec sympathie. On peut aussi rester indifférent, voir se montrer injuste, envers ceux qui s’avèrent envers nous disponibles et bienveillants, parce que là encore, on se croit séparé. C’est simple !
INT. – Je crois pouvoir dire que tout ce que tu partages a pour moi beaucoup de sens, mais je ne comprends toujours pas pourquoi je continue de me sentir plus ou moins mal, trop souvent, ou d’être envahi par des pensées inutiles, souvent même délirantes. Si je comprenais cela, me semble-t-il, je pourrais plus sûrement repérer mieux le « moi séparé » afin de m’en détacher alors.
EXP. – J’entends là que tu veux comprendre. Le vouloir est le problème. On ne veut quoi que ce soit qu’à partir de la peur de ne pas l’obtenir, de ne pas le vivre. La peur dont on n’est pas conscient étant créatrice, on ne l’obtient donc pas. Vouloir, c’est avoir une attente. Non seulement vouloir ou avoir une attente, c’est rester avec de la peur, inconsciente et donc créatrice, mais c’est encore se préoccuper de l’avenir, donc ne pas être présent. On ne peut rien comprendre sans être présent. N’est-ce pas évident ? De même que pour s’endormir, il faut cesser de le vouloir, pour comprendre, il faut également cesser de le vouloir. Je rappelle au passage que la pleine reconnaissance de l’une de nos peurs lui retire son pouvoir créateur.
On ne comprend bien une chose qu’en aimant la comprendre, qu’en aimant l’idée même de la comprendre. Là, on n’est pas dans le vouloir comprendre, donc avec de l’attente, mais on est d’accord pour comprendre, on est joyeusement disposé à comprendre. Il est possible et primordial de percevoir la différence, de la « comprendre ». L’aspect joyeux de la compréhension nous maintient ici et maintenant, là seul où peut jaillir la compréhension. On ne peut pas fabriquer un intérêt joyeux, pour la compréhension, mais il peut finir par jaillir de la seule compréhension de notre posture mentale inadéquate. Comprends-tu ?
Quant à ton penser inutile et tes malaises récurrents, c’est eux qu’il te faut comprendre, non pas comprendre pourquoi ils perdurent. On peut pourtant ajouter qu’ils perdurent, parce que tu ne les comprends pas, ne les accueilles pas, ne les embrasse pas. Ces deux derniers verbes étant des synonymes possibles de « comprendre ». Puisque la vraie compréhension est aussi l’amour, ce que nous sommes en essence, commençons par là. Si tu comprends cela, si tu « aimes » le comprendre, toute autre compréhension éventuellement utile pour toi te viendra de surcroît.
INT. – Tu ne sembles pas t’arrêter souvent sur la sexualité. Serait-ce un sujet tabou ? Le sexe ne m’a jamais obsédé, mais je lui ai toutefois accordé longtemps une grande importance et je suis encore visité de temps à autre par des envies sexuelles, par des fantasmes. Ça me dérange un peu !
EXP. – En effet, je ne m’arrête pas spécifiquement sur la sexualité, pas davantage sur l’argent, le pouvoir, la politique, ni sur les biens matériels, parce qu’aucun objet du vouloir (désir, envie, fantasme…) ne représente un intérêt réel. Le problème éprouvé est le vouloir lui-même, que l’on rêve de sexe ou d’un yacht. Si l’on considère ici ou là la sexualité d’une manière spécifique, c’est probablement parce que c’est la dernière chose que l’on consentirait à abandonner, alors même qu’il ne s’agit nullement d’abandonner quoi que ce soit. La perte d’un intérêt est l’effet, non pas d’un contrôle, d’une volonté, mais du manque sous-jacent qui a été reconnu, accueilli et donc libéré. Quoi qu’il en soit, toute quête compensatrice témoigne de la recherche du bonheur qui est la nôtre à tous.
Et pour ne pas éluder la question, disons qu’en général, l’intensité de l’attente sexuelle est proportionnelle à un manque affectif de la prime enfance que l’on n’a pas libéré, ni même reconnu. Ce manque affectif s’inscrit bien sûr dans la séparation imaginaire et il donne lieu à bien d’autres attraits que celui du sexe : l’hyper-indépendance (éviter l’intimité et les engagements) ; recherche de la reconnaissance et de la validation sociale et professionnelle ; activités créatives (pour combler un vide) ; le rôle de sauveur ou de protecteur (où l’on donne ce que l’on attend de recevoir) ; un monde imaginaire fait de fantasmes et de rêveries ; grand attachement à des animaux, voire à des objets ou des souvenirs ; la quête de relations fusionnelles ou la fréquentation de milieux associatifs, thérapeutiques ou spirituels…
Précisons ici que la véritable quête spirituelle n’est pas à envisager pour régler ses problèmes en tous genres (santé, relationnels, matériels…), même si elle y contribue assurément. Il nous faut être intéressés par un changement, non pas extérieur, mais intérieur. Pourtant, on pourrait tout aussi bien dire que l’engagement spirituel est le plus beau « travail » sur soi, puisqu’il nous mène au « bon endroit ». Et l’on peut dire encore qu’un travail psycho-spirituel sur soi est souvent nécessaire pour pouvoir s’ouvrir véritablement à la dimension spirituelle. Les plus beaux moments de notre vie naissent soit d’une libération émotionnelle, soit d’une profonde introspection.
INT. – Est-ce possible de saisir le « moi séparé » indépendamment de son conditionnement spécifique, de ses manifestations réactionnelles et compensatrices ?
EXP. – Oh, il ne faut pas chercher bien loin le « moi séparé », il est tout le temps là, au premier-plan ! Il est manifesté par le seul penser, par le penser inutile. Il est manifesté par l’attention accordée au monde extérieur, jugeant ou évaluant les choses, à des souvenirs et des considérations de tous ordres. En fait, il est le penser inutile. Il n’est évidemment pas ce qui perçoit, la conscience, ce que nous sommes en réalité. Pour le saisir mieux, aie à l’esprit des moments ou des circonstances où son absence ne fait aucun doute, ne serait-ce qu’un bref instant.
Juste avant de plonger dans le sommeil, on peut vivre un instant délicieux, sans pensées, là où le monde disparaît. Et le « moi séparé » disparaît donc avec lui. On peut aussi vivre une expérience similaire au moment du réveil, juste avant que le mental ne se réactive. Quand tu es émerveillé par quoi que ce soit, observe qu’en plein émerveillement, tu peux être hors du temps et de l’espace. Dans l’instant précis de l’émerveillement, tu n’es pas attaché à ce qui semble l’avoir causé. Cet émerveillement est la joie que tu es, qui est alors révélée.
À l’instant même où tu comprends une chose, quoi que ce soit, où tu passes du fait de ne pas savoir ou de ne pas comprendre au « je comprends », il n’y a pas la moindre manifestation mentale. Parfois, cela pourrait se traduire par un « ah » ou par un « ouah ». Si tu médites, tu peux avoir connu des instants détachés du « moi séparé », mais il se peut aussi que tu ne les aies pas remarqués. Quoi qu’il en soit, dès qu’il y a par exemple du vouloir, du contrôle, de la résistance, de la déploration, surtout de la souffrance, le « moi séparé » domine.
Et si tu es disposé à te rapprocher de ce que tu es, tu peux évoquer ces instants d’insouciance, de compréhension, d’émerveillement. Tu peux aussi utiliser comme un ancrage le mot « ouah » ou toute autre expression équivalente qui te serait plus familière, ce que je viens moi-même de choisir, en ressentant alors directement l’ouverture à laquelle il se réfère. Quand je suis avec ce « ouah », il y a de la joie, de l’ouverture en effet, de la légèreté, de l’appréciation, tout ce que le « moi séparé » méconnaît.
Un autre point fondamental est le positionnement « je » ou « moi » qui est le nôtre et qu’il est donc essentiel de pouvoir reconnaître, de pouvoir observer attentivement. Je dirais, si l’on aspire à l’éveil ou au bien-être, qu’il faut se disposer à cette observation, s’y prêter, s’y essayer. Je rappelle sans cesse qu’à travers nos divers états d’âme, nous nous prenons pour ce que nous ne sommes pas, à savoir un « moi séparé ».
On pourrait dire que cette méprise est une croyance, qu’elle est devenue une pensée, la pensée « je », mais je préfère pointer directement notre réalité illusoire qui en résulte : le positionnement « je ». Pour prendre un exemple « croyance / positionneent », pensons à l’enfant adopté très tôt. Il ne croit rien concernant ses parents adoptifs et il reste bien positionné comme s’ils étaient ses vrais parents.
Nous mettons longtemps à conscientiser un grand nombre de nos positionnements personnels, par exemple, « être discret », « être serviable », « être correct », « être à la hauteur », « être aimable », « être méfiant », « être le meilleur », « être impressionnant », « être tranquille », « être arrangeant » »… Et s’agissant du positionnement « je » en tant que « moi séparé », le positionnement sur lequel repose tous les autres, sa considération requiert une grande disposition et une investigation plus profonde. L’ancestral positionnement « je », fictif, n’est jamais figé ; il se décline sous de multiples facettes. Que l’on se positionne un temps en victime ou en pauvre type, c’est prétendu et soutenu par le même positionnement « je » inébranlable.
INT. – Le concept « positionnement » que tu mentionnes me fait penser à la place que l’on se donne, que l’on s’est donnée, qui nous a été encore induite ou imposée par les circonstances (celles que nous avions à vivre). Je l’imagine comme un conditionnement auquel on resterait très attaché. Alors, comment procéder au détachement ? Et toi-même, où en es-tu avec la libération du positionnement « je conditionné » ?
EXP. – En fait, c’est pire qu’un attachement, c’est une identification intégrée, assumée. On n’est pas attaché à ce « je », on est absolument convaincu d’être ce « je ». La chose a été établie une fois pour toutes ! Celui qui se prend pour le meilleur, par exemple, est certainement très attaché au fait d’être reconnu comme tel, fâché s’il ne l’est pas, mais « il est le meilleur », ça ne fait pour lui pas le moindre doute. Et l’on peut dire la même chose de celui qui se vit comme coupable ou honteux par exemple. Lui faire entendre autre chose, à savoir la vérité, relève d’un véritable défi !
Bien sûr, il n’y a pas de fatalité et l’on peut sortir du piège. Quand je me vois positionné en juge, par exemple, j’abandonne instantanément le juge, heureux de l’avoir surpris, de lui avoir coupé l’herbe sous le pied. Bref, je m’en amuse ! Une personne de mon entourage fait de même lorsqu’elle se voit positionnée en égoïste. J’ai pu être touché en assistant à sa transformation incontestable.
Quant au positionnement « je » racine, je le vois de mieux en mieux. Souvent, j’aime le surprendre en train de s’emparer des pensées qui passent, qui s’imposent, qu’il ne choisit donc pas. Et pourtant, ça dit : « je » pense ! D’une part, ce « je » ne produit aucune pensée et d’autre part, il est imaginaire. Est imaginé un « je » et est imaginé de même qu’il pense. Alors, ce « je » ou ce « jeu » est encore actif en moi, de moins en moins, et je te partage ici ce qui m’aide à le limiter, à cesser d’en être la proie inconsciente.
INT. – OK, mais s’agissant en l’occurrence du positionnement « je », donc du « moi séparé », et pour le conscientiser, peux-tu donner quelque chose de plus pratique ?
EXP. – Eh bien, dès que tu vas être avec des pensées, c’est-à-dire tout de suite, tu vas pouvoir admettre, assez aisément je crois, que quelque chose s’en empare. Ce « quelque chose » est le « moi séparé » que l’on peut aussi nommer le « moi accapareur ». Il se précipite sur les pensées qui surgissent, qui s’imposent d’elles-mêmes, comme des abeilles attirées par le pollen, mais son butinage à lui est bien loin d’être aussi fécond, celui des abeilles oeuvrant pour la douceur. En fait, disons-le, le « butinage du moi accapareur » est dévastateur. Et il n’y a pas seulement appropriation compulsionnelle des pensées, par le « moi séparé », mais il y a encore accaparement de tout ce qui se passe à l’entour et dans le monde.
Si rien ne s’empare des pensées, elles ne font que passer, donc sans être retenues, ni alimentées par d’autres. Elles sont alors juste ou à peine perçues. Cela nous arrive ! Sois conscient de cela. Maintenant, comprends que le seul accaparement des pensées n’est possible que par le positionnement « je », par le « moi séparé ». En percevant l’accaparement, ce qui est facile, tu as simultanément le positionnement « je ». Et, d’ailleurs, en l’observant, il disparaît. Vérifie-le ! N’est-ce pas pratique ?
Tu peux donc te demander ce qui s’empare des pensées, en sachant déjà que ce n’est pas ce qui perçoit, ce qui le perçoit, la conscience. Tu peux observer aussi que l’accaparement est gourmand, avide, empressé, irréfléchi, machinal, conditionné… Vois-le en t’en amusant ! Fais la différence entre ce qui s’empare des pensées comme de toutes sortes de ressentis (impressions, émotions, sensations), ce qui en fait quelque chose, et ce qui perçoit, quoi que ce soit. Ce qui perçoit ne fait rien d’autre que percevoir, que permettre, qu’accueillir, que laisser être…
Très vite, dans cette observation, tu pourras noter un apaisement, une accalmie mentale. Et observe encore que le « je séparé » fluctue, alors que ce qui perçoit reste inchangé, même lorsque ce n’est pas perçu sciemment. Bien entendu, le « je accapareur » s’empare de ce qui est perçu, pour en faire quelque chose, mais ce qui perçoit ne s’approprie rien et ne brandit surtout pas un « je », un « c’est moi qui perçoit ».
Ainsi, percevoir comme accapareur le « je imaginaire », le « moi séparé », c’est une excellente manière de le cerner, d’abord lorsqu’il n’est que « moi séparé pensant ». Et en effet, il s’accapare des pensées, ainsi que des émotions et de tout ce qui se passe autour de lui, pour le juger, aussi bien pour le convoiter que pour y réagir. Lorsque tu as débusqué le « moi accapareur », tu as aussi délogé le « moi séparé ». Comprends qu’il peut aussi s’accaparer d’une chose ou d’une autre pour se taper sur la tête, pour s’auto-culpabiliser. N’est-ce pas pratique de le voir de cette façon ?
INT. – Tu mentionnes l’accalmie mentale permise par l’observation, mais quels sont justement d’autres critères qui pourraient témoigner qu’a lieu, au moins momentanément, le basculement du « moi séparé et séparateur » à ce qui perçoit, à ce que nous sommes, à la conscience au premier-plan ?
EXP. – Aie à l’esprit par exemple ce qui se passe en toi lorsque tu vis une véritable prise de conscience, lorsque tu as compris ce que tu n’avais jamais conçu jusque-là, lorsque tu as soudainement abandonné une préoccupation ou bien encore lorsque tu es comme envahi par une inspiration saisissante et fructueuse.
Lorsque cela m’arrive, expérience fréquente, je vis un élargissement de conscience, comme me retrouvant dans un espace plus vaste, avec l’impression très forte que je suis sur le point de voir physiquement (ou je me mets même désormais à voir sans les yeux).. C’est juste un premier constat, déjà très heureux, et il n’est pas possible de rendre compte exactement de l’expérience globale, sinon pour dire qu’elle reste effectivement heureuse, parce qu’elle n’a rien à voir avec les satisfactions compensatoires du « moi séparé ».
En fait, lorsque ce basculement a lieu, disons tout de même que nous pouvons notamment nous sentir en paix, totalement libres, avec de la joie sans cause. Tout nous semble beau et bon. Nous sommes avec de la gratitude, dans l’appréciation. Remplacée par l’écoute et l’accueil, l’agitation mentale a cessé. L’amour sans objet est substitué à toute forme de jugement et de réactivité. Bref, nous sommes alors heureux. Voilà quelques-uns des critères qui ne trompent pas, qui indiquent clairement que le « moi séparé » n’est plus en scène ! (À suivre)
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